Samedi 27 octobre 2007 6 27 /10 /Oct /2007 13:18

Bonjour à tous,

 

Que l’Afrique peut être mystérieuse… !

Hier soir, alors que je rentrais à la mission des sœurs, à la seule lumière de Madame Lune et des vers luisants (ben oui, j’ai oublié ma super lampe dynamo en France !!!), je marchais les yeux au sol pour éviter les différents obstacles (bébêtes inamicales, branches, flaques…), lorsque je fus interrompue subitement…

Une grosse voix me pria de m’arrêter, de laisser passer les gens et de regarder le sol… Surprise, je sursaute, pousse un petit cri a peine audible et lève les yeux…

Une dizaine d’hommes, en file indienne, masqués sortaient de la brousse…

Ben, oui, il fallait s’en douter, on me dit de ne pas regarder alors je matte, logique ! Leurs pas étaient rythmés par une espèce de mélodie. J’imagine que ceux sont les colliers de perles qui habillent leur superbe torse qui s’entrechoquent… C’était comme des ombres noires qui passaient devant moi, mais leur torse rayonnait d’une éclat particulier grâce aux rayons de lune, c’était vraiment très beau !!!

Puis, en quelques secondes, plus rien, juste André (la sentinelle) et moi. Lui, tranquille et serein, moi, apeurée et intriguée. Je sais déjà qu’il s’agit des initiés mais je m’en assure auprès d’André qui se bidonne devant ma réaction et sans doute le son de voix qui devait trahir mon état d’esprit…

Bref, je repars sur ma piste, la tête en l’air, rêvant de ces initiés et de leurs aventures…
Déjà, auparavant, j’avais eu l’occasion d’apercevoir des initiés. Ils avaient un drôle de masque en paille, habillé d’un simple pantalon, laissant leur torse nu (et magnifiquement musclé !!!), mais paré de colliers de perles multicolores. Ils ont dans leur main un grand morceau de bois… Des qu’ils nous voyaient, ils s’accroupissaient masquant leur visage avec leurs mains… J’ai eu aussi l’occasion de les voir en manifestation dans un village… (je passais en voiture avec Monseigneur !).. Ils gesticulaient une danse traditionnelle et jouaient du tamtam… malheureusement, nous ne pouvions pas nous arrêter pour observer plus longtemps… dommage !

Ce matin encore, alors que nous allions passer à table, un mouvement de foule et des cris se font entendre. D’un seul coup, une cinquantaine d’enfants se sont réfugiés dans le jardin de la concession… prise aussi de panique, j’imagine déjà le serpent, un éléphant et pis les rebelles… Bref, je me précipite sur Jean Paul (notre cuisto) et lui demande ce qu’il se passe. Il me répond que ce sont seulement les initiés qui passent dans la rue. Intriguée, je vais voir de mes yeux… Ils marchent en file indienne, le torse habillé de colliers de perles, imperturbables dans leur marche. C’est beau à voir, c’est même splendide. Il émane tant de dignité de ce cortège ! C’est pour moi irréel et intemporel…

Cela dit, il est vrai que l’initiation a un aspect mystérieux et très beau. Mais, aujourd’hui, la dignité de cette tradition est bafouée par l’argent et le pouvoir. En effet, Marie (la main à tout faire des sœurs) est arrivée hier soir en nous expliquant que les « parrains » des initiés sont venus chercher son frère. Ce dernier a refusé de les suivre… Il s’est alors fait lyncher, tabasser pour l’obliger à les suivre. Par la suite, ils sont allés réclamer à la Mama une amande (parce que son fils ne voulait pas se faire initier) : 10000frc CFA, 2 cabris et 4 bouteilles d’argui (alcool de mil tres nocif pour la santé – le degré d’alcool est proche de 70°- les père disent que c’est de l’acide pour batteries). Bref, ils ont dépouillé cette femme qui n’a pas d’argent… (comme d’ailleurs la majorité des habitant de Goré !). De la même facon, ils ont attrapé le cuisinier de l’Evêché, Daniel… Ils l’auraient menacés de lynchage, s’il ne les suivait pas.

Bref, l’initiation alimente nos discussions, beaucoup de mythes, mais aussi une réalité dramatique…

Je colle ici, un extrait de l’intervention de l’Abbé Esaüe sur la tradition africaine. Je vous conseille de le lire, c’est très interessant car cela explique un peu le contexte dans lequel je vis…

Voilà, je vous embrasse tous tres fort

A bientôt sur la toile

Charlotte

 

 

Petite explication de l’initiation (de l’abbé Esaü).

 

« Enfin, le chef d’initiation est chargé de conduire « l’école de  vie » où les jeunes gens sont initiés aux valeurs et à la découverte de leur personnalité. En fait, l’initiation dans sa forme authentique fait acquérir au jeune la sagesse, l’endurance, la discrétion et la connaissance des valeurs secrètes de la tradition. L’initiation fait du jeune un responsable, capable de se conduire dans la société. Actuellement, nous constatons que l’argent prend le dessus car les chefs d’initiation ne sont pas animés que  par un esprit de profit matériel et financier. Même au sortir de l’initiation, les jeunes initiés sont exploités. Ils constituent une source abondante et soumise de main d’œuvre pour les chefs. »

 

(Je colle ici un lien pour en savoir plus sur l’initiation. N’hésitez pas à le consulter, c’est très intéressant : http://www.anthropologieenligne.com/pages/04/4.2.html)

 

 

Il faut aussi souligner que la région de notre diocèse est en pleine mutation et en même temps ses habitants manifestent encore une mentalité déterminée par la culture traditionnelle.

 

Avec tous les mouvements sociaux qui interviennent dans la région à cause de nombreux déplacements entrepris pour la recherche du bien être, précisément a cause du projet pétrole, la population et surtout les jeunes sont désemparés, écartelés, ballottés entre les exigences de la vie, leur culture et leurs aspirations. Le tissu social commence à s’effriter, des familles éclatent. Des tensions ouvertes ou latentes se vivent un peu partout et liées aux différences culturelles et religieuses : chrétiens/musulmans, force de l’ordre, agriculteurs/éleveurs ; Je suis du nord, je suis du sud, etc…

 

De plus, le vent de la démocratie qui a soufflé au Tchad est renforcé par l’aire de la mondialisation qui entraîne la population tchadienne a vivre sans s’y préparer une situation d’inter culturalité. La radio, la presse écrite, les vidéoclub, l’Internet communiquent des manières de parler, des comportements, des mœurs venus de l’étranger. Les religions prolifèrent et chacune prétend apporter le salut, le bonheur. Dans cet élan, la liberté de faire et de s’exprimer progresse et a entamé la solidarité traditionnelle.

 

En fait, dans la société traditionnelle, les hommes et les femmes sont unis par de multiples liens, ils sont tous parents et la loi du groupe se vit très fort. La pratique de la solidarité permet de maintenir et de resserrer les liens familiaux et de défendre les intérêts du groupe. Tous ces avantages ont été clairement repérés dans la lettre pastorale des évêques du SCEAM : « la famille africaine traditionnelle vit de la solidarité : dans la production, la gestion et le partage. C’est l’esprit communautaire qui sous-tend en même temps qu’il soutient cette solidarité. Elle assure aux membres sollicitude et affection mutuelle, encouragement réciproque, soutien face à l’adversité, sécurité  en cas de danger, de menace ou d’agression, cohésion dans la défense de l’honneur familiale ? C’est pourquoi cette solidarité s’étend naturellement aux personnes âgées, aux veuves et aux orphelins ».

 

Cette bonne image de la solidarité traditionnelle a glissé progressivement vers l’uniformité qui devient en ce moment une solidarité négative. Dans cette ligne, la société met plutôt l’accent sur le groupe mais ne tolère pas non plus le progrès dans un groupe. L’expérience le montre : lorsque des jeunes gens se mettent en groupe pour s’entraider et produire plus, ils se découragent et ont très vite décliné car ils étaient minés par la jalousie semée par les parents qui ne cessaient de les « saigner ». Le facteur culturel et la mauvaise gestion sont à l’origine de leur échec.

 

Cette situation a réagi sur les institutions traditionnelles. Au départ, les institutions traditionnelles, considérés comme des auxiliaires de l’administration centrale, jouaient un rôle très positif  dans la vie sociale surtout en matière de gestion des conflits, de la vie, des activités ayant trait à la justice, à la réconciliation et à la paix. Par institutions traditionnelles, nous entendons la chefferie traditionnelle, la chefferie coutumière et la chefferie d’initiation. Actuellement, toutes ces institutions ne jouent plus le rôle qu’elles jouaient auparavant.

 

Les chefs de canton, de village ou de quartier par exemple servent beaucoup plus à gérer les conflits entre administrés et à collecter les taxes civiles qu’à susciter et à canaliser les initiatives de réconciliation, de justice et de paix. Dans son analyse du contexte de la région, Jean Ngamine a bien fait ressortir cet aspect qui est un véritable frein aux initiatives d’engagement des communautés pour la réconciliation, la justice et la paix : « Certains chefs ont même la mainmise sur les ristournes des associations villageoises du territoire qu’ils administrent renforçant encore plus les conflits sociaux. Des cas extrêmes existent ou certains chefs de canton ne peuvent pas concevoir que leur administré soit socialement mieux placé qu’eux. A notre avis, cette chefferie traditionnelle n’est pas actuellement le pilier idéal sur lequel peuvent être basées les initiatives de développement ».

 

Quant au chef de terre qui jouait le rôle de prêtre en veillant au respect des prescriptions culturelles pour permettre aux ancêtres et aux esprits de protéger leurs populations et de leur accorder de bonnes récoltes, il est très peu écouté et respecté de nos jours. Son rôle dans le processus de développement, de réconciliation et de la paix reste très limité. Les communautés chrétiennes ne les considèrent plus dans leur référence stimulante.

 

Le système éducatif lui aussi est en crise comme j’ai déjà un peu souligné. La situation socioculturelle de la région du diocèse est caractérisée par un système éducatif très peu performant avec un faible taux de scolarisation. Par conséquent, le taux d’analphabétisation est très élevé surtout chez les femmes et particulièrement en milieu rural. Partout dans les paroisses, nous rencontrons plusieurs jeunes filles et garçons qui commencent à peine la scolarité et qui arrêtent. Très souvent, la scolarisation se fait dans de conditions difficiles. Dans  bien des cas, les classes sont submergés mêmes dans nos écoles catholiques associées. Depuis quelques années, les parents ont pris l’initiative de créer des écoles communautaires pour permettre à leurs enfants d’apprendre à lire et à écrire et à compter. C’est une suppléance très aléatoire. Elle ne parvient pas a enyayer la crise scolaire et des valeurs car ces écoles ne sont pas du tout appuyées.

 

Ce constat, que les sociologues mettent en lumière pour l’ensemble du pays, réagit sur les communautés. E ce niveau, les évêques soulignent trois faits qui rejoignent notre propre expérience : le manque de solidarité, la situation de la femme et l’accusation de sorcellerie. En fait, avec l’affluence de nouveaux phénomènes qu’apporte la société moderne, la solidarité telle qu’elle est vécue dans la tradition s’est fortement dégradée. Dans la ligne des orientations pastorales des évêques du SCEAM, l’Église-famille est invitée à tirer le meilleur parti possible des valeurs traditionnelles entre autres la solidarité. En même temps, elle est incitée à dénoncer toutes les contres-valeurs qui provoqueraient l’inefficacité, l’immobilisme, la stagnation, le parasitisme, la paresse, l’esprit de profit et d’exploitation de l’autre, l’intolérance, le tribalisme, etc…

 

Par Charlotte - Publié dans : tchadlotte
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